Henri Tisot
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Plus gaulliste, tu meurs !

Henri Tisot blog  Plus gaulliste, tu meurs !

Ma rencontre avec le Général

Copyright – De Gaulle et moi - Quelle aventure! – Éditions du Cerf
(Extrait )


Ma rencontre avec le général de Gaulle.

    Maurice Escande était alors administrateur de la Comédie-Française quand le général de Gaulle vint assister en grande pompe, salle Richelieu, à une représentation d'Electre de Jean Giraudoux. A cette occasion, le Général se serait paraît-il enquis de Madame Escande auprès de Maurice Escande dont l'homosexualité était notoire : « Comment va Madame Escande ? ». Et Escande de répondre sans se départir: « Mais elle va très bien, elle fait actuellement son service militaire à Baden-Baden. » Si non e vero e ben trovato !

   C'est lors de cette soirée, en 1959, que je fus présenté en même temps que le reste de la troupe au général de Gaulle. Il jeta sa main dans la mienne (elle pesait son pesant de chair), et le Général me dit comme à tous les acteurs de la Comédie-Française : « bonsoir Maître ». Jean Mauriac,  fils de François Mauriac, correspondant permanent auprès de De Gaulle, 26 ans durant, définissait ainsi la poignée de main du Général : « Assez molle à cause d'une ancienne blessure de guerre. Il tendait la main et prenait la vôtre sans la serrer ». En réalité, il vous donnait la main mais elle paraissait si lourde que j'eus comme l'impression qu'il me la laissait. Toujours est-il que le Général ne pouvait se douter ce soir-là, moi non plus d'ailleurs, qu'il avait affaire à celui qui deviendrait son imitateur patenté, le fou du roi en somme.

    Héléne Perdrière qui était une des plus célèbres sociétaires de l'époque et qui m'avait pris sous son aile, n'appréciait pas la politique du Général. Elle me demanda d'un air dépité lors de l'entracte tout juste avant d'entrer dans le Foyer des artistes où la troupe au grand complet devait être présentée au Général : « Qu'est-ce qu'il faut dire à ce grand escogriffe: Majesté ? Président ? Votre grâce ? De toi à moi, quand je le vois à la télévision, il m'insupporte ! ». Son aversion vis-à-vis du personnage semblait bien ancrée. Et voilà que surgit tout à coup De Gaulle se présentant dans l'encoignure de la porte du Foyer des artistes, précédé de Maurice Escande qui faisait autour de lui des ronds de jambe à n'en plus finir. Un silence s'établit. Yvonne de Gaulle en robe longue suivait. C'était, il faut le dire, assez impressionnant, et pensionnaires et sociétaires n'avaient d'yeux que pour le Général qui, ce soir-là, leur volait  la vedette. Il avait pris un air tout à fait humble qui nous déconcertait tous, car on ne le lui avait jamais vu l'adopter à la télévision. Cela contrastait avec ce qu'on attendait de lui. On imaginait presque qu'il aurait pu surgir parodiant Ruy Blas de Victor Hugo et hurlant : « Bon appétit, messieurs. Ô sociétaires intègres… » Bien au contraire, le Général semblant tout à fait amène, désigna les tableaux sur les quatre murs du foyer, lesquels représentaient les anciens acteurs de la célèbre troupe dite de Molière, et il  lança d'une voix calme et pourtant intelligible à l'intention de toute la troupe: « Alors, tous ces personnages dans ces cadres, si je comprends bien, ce sont vos enfants ! » Escande se précipita vers De Gaulle de plus en plus tournoyant et semblant esquisser les pas d'un ballet par avance réglé, et lui déclara en faisant mille moulinets avec ses mains : « Oui, mon Général, se sont nos enfants, ils nous ont tous quittés, mais qu'à cela ne tienne, nous allons vous en donner d'autres. »

   A la suite de quoi, le Général fit la revue non pas de ses troupes mais de toute la troupe d'acteurs réunis en rang d'oignons autour de lui, ayant un mot banal pour chacun. Cela allait de « bonsoir Maître  » à « mes hommages Mademoiselle » puisque c'est le titre auquel ont droit les comédiennes de chez Molière. Toutes ces dames se fendaient d'une révérence. Fusaient le plus souvent de la bouche de De Gaulle des « heureux de vous voir ! », qui semblaient combler les plus célèbres parmi les comédiens Français qui pensaient sans doute dans leurs fors intérieurs : « je crois bien qu'il m'a reconnu ».

    Enfin, voilà que de Gaulle parvient devant Hélène Perdrière à qui il baise la main sous l'œil médusé des autres comédiennes de la troupe qui n'avaient pas eu droit à cet honneur, et à la surprise générale, de Gaulle se lance alors dans une apologie, une sorte de panégyrique exclusivement réservé à Hélène : « Oh ! Madame… vous ne pouvez imaginer l'admiration que j'ai pour vous. Je vous ai vue  dans telle pièce, dans tel film… » Et il cite par cœur les titres des œuvres qu'Hélène Perdrière avait interprétées et en tête le rôle de Silvia du « Jeu de l'Amour et du Hasard » de Marivaux où effectivement, éblouissante, elle exprima toute la complexité des sentiments amoureux. De temps en temps le Général prenait Yvonne à témoin : « Yvonne vous vous souvenez de Mademoiselle Perdrière dans Topaze avec Fernandel, bien sûr !» Yvonne acquiesçait avec un léger haussement d'épaules comme pour dire « évidemment ! ».

   L'hommage présidentiel allait durer de longues minutes durant lesquelles les sourires des autres comédiennes de la troupe avaient eu le temps de se figer de dépit. Si les regards avaient pu lancer des balles de mitraillette, Hélène Perdrière aurait succombé ce soir-là, le corps criblé. Mais heureusement  personne n'était armé. Hélène, quant à elle, se tortillait à chacune des apostrophes du Général, jouant modestement à celle qui ne savait plus où se mettre, mais pas mécontente non plus d'infliger aux autres comédiens cette revanche historique. Puis s'égrena la sonnerie qui marquait la fin de l'entracte, et le Général et son épouse traînant toujours à leurs basques Maurice Escande donnèrent le signal du départ. Les uns après les autres, comédiens et comédiennes qui ne faisaient pas partie de la représentation dont la seconde partie allait devoir se dérouler en scène, regagnèrent eux aussi la salle. Hélène Perdrière, elle, était encore sous le coup de l'émotion. Certains qui, en sortant, se trouvaient nez à nez avec elle, ne pouvant donc pas l'éviter, se voyaient obligés de la congratuler hypocritement. Moi, qui était son jeune vassal qui l'admirait et l'aimait sincèrement et profondément pour tous les conseils qu'elle ne cessait de me donner, je me précipitai vers elle pour l'embrasser et lui dire « bravo ! ». Je l'entendis alors me confier dans le creux de l'oreille : « Dis donc, ce De Gaulle, il est formidable ! Et elle, tante Yvonne, mais elle est délicieuse. Tu crois que si je les invitais un dimanche à Jouy, ils viendraient ? » De Gaulle avait retourné Hélène comme une crêpe !

   Tout s'était déroulé sous l'œil sans doute goguenard de Molière peint par Mignard et qui trônait au beau milieu d'un des murs du Foyer. Avant de regagner la salle, Maurice Escande avait fait visiter son bureau d'administrateur au Général et à la sortie du bureau lui avait indiqué une grande plaque de marbre blanc sur laquelle s'étalaient en lettres d'or les noms de tous les administrateurs qui l'avaient précédé jusqu'au sien qui fermait la marche. Comme Escande en faisait état, De Gaulle, philosophe laissa tomber: « Vous en êtes encore là ? »

   C'est, cela ne fait aucun doute, le souvenir de cette simplicité gaullienne dont j'avais été le témoin qui fut cause, le temps venu, de la justesse de mon imitation du Général dont j'avais su gommer la grandiloquence qu'on lui prêtait mais qui n'était pas effective. En revanche beaucoup, quand ils s'y essayèrent, crurent bon d'en remettre en s'adonnant à leur parodie. Moi, j'avais saisi ce soir-là que ce Général que tous les Français avait tendance à assimiler ou bien à la statue du Commandeur du Dom Juan de Molière ou bien alors à Gulliver, n'était autre, abstraction faite de sa grande taille, qu'un homme tout simplement et qui n'avait le souci que de se montrer tel. Il devenait ainsi à ma portée et je n'avais plus qu'à entrer en lui. Ce n'est que plus tard que je me rendrais compte que j'avais affaire à forte partie et que pénétrant en lui, je m'étais introduit dans un monument historique. Bien m'en avait pris !

Merci Hélène !

    Le Général et Yvonne de Gaulle ne vinrent pas, bien sûr, à Jouy-en-Josas, comme Hélène Perdrière en rêvait.

   Hélène Perdrière habitait à Jouy-en-Josas, une superbe maison d'Ile-de- France dans les Yvelines et qui était entourée d'un magnifique jardin. Le dimanche, elle et son mari invitaient donc de nombreux amis, certains de la maison de Molière dont moi. Mais tout le village de Jouy a longtemps cru mordicus que le général de Gaulle faisait partie des invités d'Hélène Perdrière et qu'il se rendait certains dimanches à Jouy-en-Josas, tout simplement parce que votre serviteur qui commençait à s'exercer dans l'imitation du président de la République se mettait à hurler des « je vous ai compris ! » dans le jardin de La Désirade, c'était le nom de la propriété d'Hélène Perdrière. En effet, au moment du café sur la terrasse lorsque le temps le permettait, Hélène me glissait : « Allez Henri ! Fais-nous un petit coup de De Gaulle pour nos invités. Vous allez voir, il est impayable, c'est à s'y méprendre. » Et c'est alors que je me fendais d'un petit discours à ma manière qui se terminait obligatoirement par les mots qu'employaient toujours le général de Gaulle en criant à la cantonade : « Je m'en vais vous faire une confidence, vous ne le répéterez à personne, mais je suis heureux de me trouver aujourd'hui à Jouy-en-Josas dans les Yvelines, sur la Bièvre. Vous en comprenez les raisons, et nous enchaînons l'histoire. Vive Jouy ! Vive les Yvelines ! Vive la République et vive la France ! »

   Le lendemain lundi, des voisins d'Hélène Perdrière qui n'y avaient vu, pardon ! entendu que du feu, colportèrent dans tout Jouy-en-Josas ébahi, éberlué, que le général de Gaulle prenait des leçons de diction chez Hélène Perdrière et répétait ses allocutions dans le jardin de La Désirade. Bien entendu, Hélène ne démentit pas. C'était par trop honorifique pour elle d'avoir été durant de nombreux dimanches l'hôtesse du Général, ce qui, à l'occasion et dans la foulée, me donnait l'occasion de me fendre également d'une imitation d'Hélène Perdrière elle-même. Mais autant elle appréciait ma parodie du Général, autant la sienne ne l'agréait guère. De l'avis de la plupart des invités j'imitais Hélène à la perfection bien qu'elle s'en défendît prétextant qu'autant mon imitation de De Gaulle était fidèle, autant la sienne était exagérée. J'en faisais trop à son goût : « Oh non, je ne minaude pas ainsi et je ne tords pas la bouche comme tu le fais. Vraiment tu exagères.» La Fontaine a bien dit à notre propos :

«  On se voit d'un autre œil qu'on ne voit son prochain. »

  En attendant, je commençais, moi, à me glisser dans le personnage présidentiel et qui allait se révéler providentiel pour moi nous allons le voir et j'en profitais pour tester des bribes de futurs sketches. Un dimanche, j'avais peaufiné mon numéro naissant et l'ayant adapté à un succès de Colette Renard, je criais à tue-tête toujours dans le jardin : « Marseille, tais-toi Marseille ! Tu cries trop fort, je n'entends plus claquer les voiles dans le port ». Cela surprenait et bien sûr déclenchait le rire parmi les invités d'Hélène. Il faut dire que l'imitation de De Gaulle ne m'était pas tombée sur la tête comme ça. En fait, tous les imitateurs vous le confirmeront et vous apprendront que pour entrer dans la peau d'un personnage connu, il faut commencer par s'inspirer de quelqu'un qui, avant vous, s'amuse à l'imiter. On perçoit alors ce que l'autre imitateur a retenu du personnage et quand on met son propre grain de sel et qu'on le marie à celui de l'autre imitateur, ça y est, on tient le bon bout. Eh bien, je vais vous faire un aveu assez étonnant, c'est Jean-Laurent Cochet qui m'a mis sur la voix… du Général, et en même temps sur sa voie. Jean-Laurent, pour s'amuser du personnage tentait d'imiter Jean Yonnel, le célèbre tragédien de la Comédie-Française. Je saisis alors cette opportunité, et le fait d'en passer par Yonnel interposé, me permit enfin de déboucher sur De Gaulle. Les voix… de l'imitation sont impénétrables ! Et il arriva ce que vous savez, je me mis à imiter le Président de la République comme personne. Cela dit, ce qui est assez troublant c'est qu'à l'époque le bruit courait que Jean Yonnel donnait lui, réellement des leçons de diction au Général, et curieusement, au moment de mes premiers succès de cette imitation qui fit ma célébrité, parmi les premiers spectateurs qui vinrent m'écouter au Théâtre de Dix heures , il y eût, comme par hasard, dans les premiers rangs, Jean Yonnel ! : « Bizarre, bizarre…Vous avez dit bizarre ? »

   Mais je ne voudrais pas passer sous silence les déboires qui risquèrent d'accompagner mon imitation du général de Gaulle à Jouy-en-Josas avant d'enflammer la France entière. En effet, un matin, la gouvernante d'Hélène qui était une vieille alsacienne à son service depuis des décennies, l'avisa : « Matame, je vais devoir vous quitter. » - « Mais pourquoi Eugénie, qu'est-ce qui ne va pas ? » - « Je suis très choquée Matame que vous ayez choisi chuste le dimanche qui est mon jour de sortie, pour inviter le général de Gaulle. C'est la boulanchère qui me l'a dit. D'ailleurs, tout le villache est au courant. De quoi ai-je l'air ? On m'évince quand il y a des invités de marque.»

   De même à la suite de mes harangues dans le jardin, des couvreurs qui travaillaient le dimanche « au noir », perchés sur une toiture avoisinant la maison d'Hélène, avaient pris pour argent comptant le fait que De Gaulle se trouvait à Jouy ces dimanches en question, de sorte que de dimanche en dimanche, la rumeur allait grossissant. Bref, la crédibilité de mon imitation s'affirmait de jour en jour et j'allais être contraint par le destin de quitter la Comédie-Française dont je fus exclus par le Comité qui tous les ans rendait son verdict. Et je dus comme on dit, mettre les voiles…

   Quant à moi, comme je commençais à prendre une certaine assurance dans mon plagiat qui allait bientôt me propulser sur le devant de l'actualité humoristique, je pris conscience des paroles d'Hélène : « Vous allez voir, c'est à s'y méprendre. Il est impayable ! » - « A s'y méprendre » c'était sûr et j'en devins persuadé - Et « impayable », je le devins aussi. Lorsque les choses se mirent en marche, je me fis payer selon l'offre et la demande et j'en vins à gagner en  une soirée l'équivalent de ma rémunération mensuelle à la Comédie-Française. Mes prix défièrent toute concurrence. Je devenais véritablement impayable selon Hélène.

   Mais à force de me présenter sous les traits du Général, Henri Tisot, dessous, disparut totalement. On ne savait plus où il était passé. Fort heureusement, je devais être tout particulièrement équilibré mentalement, de sorte que lorsque je rentrais chez moi, le soir, jamais je n'ai crié à ma concierge, « c'est moi, l'Empereur ! », comme cet acteur qui interprétait au théâtre au siècle dernier, le rôle de Napoléon. Mais cela dit, la phrase d'Orwell extraite de son roman « 1984 » écrit en 1949, aurait pu s'adapter à ma situation : « Tisot, nous allons vous presser jusqu'à ce que vous soyez vide, et puis nous vous remplirons de De Gaulle. » Et c'est ce qui advint. Aujourd'hui encore, bien que j'ai eu l'heur de faire le vide en moi grâce aux nombreux rôles que j'ai interprétés par la suite, le temps de mon imitation du Général une fois passé, De Gaulle demeure imperturbable dans des recoins de moi-même, prêt sans cesse à surgir au détour d'une de mes pensées, de ses pensées devrais-je dire, de ses réflexes, de sa façon d'être serait-il plus juste et adéquat d'annoncer. C'est ainsi que sur de nombreux points, j'ai pris le relais pour défendre  ce que De Gaulle avait le plus à cœur : « une certaine idée de la France ».




09/12/2009
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